Boko Haram : comprendre l’ex secte avec notre invité Seidik Abba

© Photo d’illustration/ Le journaliste-écrivain, Seidik Abba

Passé par plusieurs rédactions parmi lesquelles Jeune-Afrique, Panapress et Le Monde Afrique, Seidik Abba apporte régulièrement son expertise sur l’actualité africaine dans des médias audiovisuels tels que TV5 Monde, France 24 et Deutsche Welle. Après avoir publié Voyages au cœur de Boko Haram. Enquête sur le djihad en Afrique subsaharienne, il met actuellement la dernière main sur le tome 2 de sa trilogie sur le mouvement djihadiste nigérian. Le journaliste-écrivain est notre invité.

Question : Merci Seidik Abba de nous accorder cet entretien. Vous préparez la sortie du tome 2 de votre trilogie sur la secte nigériane « Boko Haram ». Dans quel état se trouve l’ancienne secte islamiste ?

Réponse : Pour avoir une photographie exacte de la situation de Boko Haram aujourd’hui, il faut remonter à février 2015, date du départ de l’ancien président nigérian Goodluck Jonathan du pouvoir. A cette époque-là, Boko Haram contrôlait des pans entiers du territoire nigérian dans l’Etat du Bornou, dans le sud-est du pays. La secte y a même installé sa propre administration par endroits. Avec l’arrivée du président Muhamadu Buhari au pouvoir à Abuja, l’Etat fédéral a reconquis les territoires sous contrôle de Boko Haram. Aujourd’hui, à part son fief de la forêt de Sambissa sur la frontière avec le Cameroun et quelques îles du Lac Tchad Boko Haram ne contrôle plus des portions territoriales ni au Nigeria ni au Niger, au Tchad et Cameroun. Par ailleurs, la secte a éclaté en deux factions rivales qui se mènent une guerre sans merci, notamment dans le bassin du Lac Tchad. Même si le mouvement a été considérablement affaibli, il reste très dangereux en étant toujours capable de commettre des attentats-suicides et des enlèvements de citoyens.

Question : A son arrivée aux affaires,  le président Muhammadu Buhari avait promis de détruire le mouvement armé. Pourtant,  le groupe continue de sévir. Pourquoi ? 

Réponse : L’arrivée du président Buhari au pouvoir en 2015 a permis de relancer la lutte contre Boko Haram tant au niveau qu’au plan sous-régional. Outre le transfert de l’état-major de la force de lutte contre la secte d’Abuja à Maïdougouri, la capitale de l’Etat du Bornou dans le sud-est du pays, le pouvoir nigérian a donné des moyens supplémentaires à l’armée tout en veillant à ce qu’ils soient mieux gérés que sous l’ère Jonathan. Au plan sous-régional aussi, l’arrivée de Buhari a permis de mieux coordonner la réponse militaire et sécuritaire à la menace djihadiste à travers la création de la force mixte multinationale (FMM). Ensemble, ces avancées ont permis d’engranger des résultats. Toutefois, elles n’ont pas suffi à éradiquer Boko Haram. Ce qui n’est pas surprenant : la solution au défi sécuritaire dans le Bassin du Lac Tchad n’est pas que militaire. Pour être efficace, l’approche doit être holistique, elle doit associer la réponse militaire et sécuritaire à la prise en compte des impératifs de développement de la zone ainsi que l’urgence écologique. La lutte contre Boko Haram sera globale et holistique ou ne sera pas.

 Question : Mais au final qui sont les Boko Haram ? 

Réponse : L’enquête de terrain que nous avons menée pour les besoins du livre Voyage au cœur de Boko Haram nous a amenés à constater trois catégories dans les rangs de Boko Haram. Il a y d’abord ceux qui ont rejoint le mouvement par adhésion à son idéologie. Curieusement, ils sont les moins nombreux. Il y a ensuite ceux ont été embrigadés de force dans le mouvement. Ceux-là se sont retrouvés au mauvais moment au mauvais endroit. Jeunes filles innocentes, jeunes élèves revenus au village pour les vacances scolaires, ils sont devenus combattants de Boko Haram contre leur volonté.  Il y a enfin, et ce sont les plus nombreux, ceux qui ont rejoint Boko Haram par calculs. Ils y sont allés en espérant gagner de l’argent, faire du business. A la grande différence de ce qu’on observe dans le nord du Mali, avec Boko Haram il s’agit d’un terrorisme endogène porté par des enfants du village contre leurs parents, leurs frères et sœurs.

Question : Le groupe est scindé en deux factions qui sont autonomes. Est ce que cela explique la complexité de la lutte contre cette nébuleuse ? 

Réponse : Boko Haram s’est effectivement scindé en deux ailes à partir de mars 2016 : une aile emmenée par Abubakar Shekau et une autre dirigée à l’époque par le tandem Nur/Barnawi. Au départ, chaque aile avai son fief : Sambissa pour Shekau ; le Bassin du Lac Tchad pour Nur/Barnawi. Cette réalité semble désormais dépassée sur le terrain. On retrouve des combattants se réclamant de Shekau dans le lit du Lac Tchad. Ce n’est pas tant l’existence des deux ailes qui rend difficile la lutte contre Boko Haram. Au contraire, les deux ailes se livrent une lutte fratricide sans merci.  La persistance de la menace terroriste portée par Boko Haram tient plutôt à la nature de la réponse qui privilégie le tout militaire et sécuritaire. Elle tient également à la rupture de la confiance entre les populations et les forces de défense et de sécurité. A cela,  s’ajoutent  la faible prise en compte des réalités locales et la création d’une économie de la guerre avec ses acteurs qui ne veulent pas que la guerre prenne fin. Leur business est lié à la poursuite de l’insécurité créée par Boko Haram.

Question : Comment vaincre le mouvement islamiste qui sévi du Nigéria en passant par le Cameroun, le Niger et le Tchad ? 

Réponse : La victoire totale contre Boko Haram prendra du temps. On y arrivera à condition d’associer la réponse militaire aux volets développement et écologique. A mon avis, il faut une plus grande implication des acteurs locaux : élus, société civile, autorités locales et régionales. Il faut par ailleurs explorer toute sorte de solution. Sur ce chapitre, une initiative comme celle du Niger qui a lancé en 2016 le programme Repentir contre Pardon doit être regardée avec bienveillance et intérêt. Même sur le plan militaire, il y a des éléments à revoir. Par exemple, la faiblesse dans la collecte et le traitement du renseignement doit être rattrapée. Les questions de moyens terrestres et aériens pour une plus grande mobilité des forces doivent également être prises en compte, tout comme l’urgence d’une meilleure coordination de la réponse régionale. A l’occasion de l’opération « colère de Boma » lancée en mars 2020 par le Tchad, on a pu voir que chaque pays mettait son agenda militaire en œuvre sans concertation avec les autres. Ce qui dans la pratique profite aux djihadistes qui réfugient dans les pays qui n’ont pas été associés à l’opération militaire engagée.

Question : A ce jour, ce sont plus de 30.000 morts et des dizaines de milliers de déplacés. Pourtant, il existe une force conjointe qui a été créée par les pays membres de la région du Lac Tchad. Y a-t-il des complicités au sein même de cette force pour saper la lutte engagée ? 

Réponse : Il n’y a aucun indice qui permet de soutenir que Boko Haram bénéficie des complicités dans les rangs de la Force mixte multinationale (FMM) dont le quartier général se trouve à N’Djamena. Depuis sa création en 2015, cette force qui dispose de 4 secteurs installés dans chacun des 4 pays a mené de nombreuses opérations avec succès contre Boko Haram.  Elle a cependant besoin de combler ses lacunes en renseignement, en interopérabilité en moyens pour monter en puissance et prendre la tête de la lutte contre le terrorisme dans le bassin du Lac Tchad.

Question : Quels sont les éléments qui sont ignorés selon vous par les Etats et qu’ils devraient prendre en compte pour mettre définitivement hors d’état de nuire Boko Haram ? 

Réponse : Pour améliorer la lutte contre Boko Haram, il faut d’abord une approche holistique associant le militaire, le développement, l’écologique et la gouvernance. Il faut également, et c’est chaque jour plus vrai, une meilleure implication des responsables locaux, des chefs traditionnels ainsi que de la société civile, en particulier les jeunes.

Question : Peut-on espérer que les deux factions de Boko Haram seront vaincues un jour ? 

Réponse : Oui, on arrivera un jour à vaincre Boko Haram, à mettre hors d’état de nuire ses deux factions. C’est un combat de longue haleine qui nécessite du temps, de l’organisation, des moyens, de l’énergie. Il faut le remporter à tout prix : c’est indispensable pour la quiétude des populations, la stabilité régionale et le développement local.

Merci à vous de nous avoir reçu chez vous 

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